QUOI ? Stéphanie Fuster, danseuse formée à Séville, présente une création en forme de conférence chorégraphique où elle déconstruit le flamenco comme une langue vivante, faite de douleur, de rythme et de résistance.
OÙ ? Théâtre de l’Archipel, Perpignan
QUAND ? Jeudi 15 avril 2027 à 19h00
Stéphanie Fuster ne danse pas pour nous montrer le flamenco. Elle le déchire, le relève, le pose sur la table comme un morceau de viande encore tiède après l’abattage. Elle a appris à parler cette langue-là à Séville, dans les arrière-cours où les murs suent la transpiration et les pieds nus marquent le sol comme des clous qu’on enfonce dans du bois pourri. Pas de paillettes. Pas de sourires forçés. Juste le corps qui parle, qui grogne, qui crie quand il en a assez d’être silencieux.
Elle est française. Elle n’a pas la peau brûlée par le soleil andalou, ni les ancêtres qui chantaient dans les mines de Huelva. Pourtant, elle sait. Elle sait que le flamenco n’est pas un spectacle. C’est une blessure qu’on réveille chaque soir avec les pieds, la voix, les mains qui claquent comme des coups de fouet sur du cuir sec.
On a tous vu des spectacles de flamenco dans les hôtels de plage ou les festivals touristiques. On a applaudi poliment devant des gestes trop nets, des robes trop rouges, des chansons trop douces. Ici, ce n’est pas ça. C’est le contraire. C’est l’ombre qui suit la lumière. Le silence avant le cri. La main qui tremble avant de frapper.
Fuster ne donne pas un cours. Elle démonte. Elle explique comment les jambes doivent être plantées comme des racines dans une terre hostile, comment le torse doit rester droit malgré la douleur, comment le rythme n’est pas une mesure mais une respiration forcée. Elle parle de compás comme d’un battement de cœur qui ne s’arrête jamais — même quand on croit qu’il va mourir.
Elle rit souvent. Pas pour nous amuser. Pour dire : vous voyez bien que c’est absurde. Quand on demande à une femme d’être forte, silencieuse, passionnée et élégante en même temps — dans une culture qui l’a longtemps réduite au rôle de la mère, de la servante, de la tentation — alors oui, c’est drôle. C’est tragique. Et c’est beau.
Elle ne cherche pas à nous convertir. Elle veut qu’on comprenne : ce n’est pas une danse qu’on apprend. C’est une langue qu’on reçoit. Comme un héritage volé. Comme une cicatrice qui refuse de s’effacer.
On dit que Perpignan est une ville frontalière. Entre France et Espagne, entre langue catalane et français des bureaux, entre le passé qui s’accroche aux pierres et l’avenir qui détruit les ruelles pour y mettre des boutiques de marques. Mais ce soir-là, dans la salle sombre du Théâtre de l’Archipel, il n’y a pas de frontières. Il n’y a que le souffle d’une femme qui parle, en gestes et en silence, à ceux qui veulent bien écouter.
Pas besoin d’être espagnol. Pas besoin d’avoir dansé toute sa vie.
Il faut juste avoir eu mal.
Et savoir qu’on peut encore se lever.
— Signe Paul Ferra
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