QUOI ? Spectacle théâtral intimiste Matière grise, création de Thibaut Nogara Granier (compagnie Megaera), mettant en scène la relation tendue entre deux frères artistes, David et Gabriel.
OÙ ? Cour Lazerme, Perpignan.
QUAND ? Samedi 29 août 2026, à l’occasion des expositions consacrées à Joan Miró et Antoine Schneck.
Samedi 29 août 2026 — Cour Lazerme, Perpignan
C’est dans la cour Lazerme, cette petite place encaissée entre deux murs de galets et d’enduit écaillé, que se joue quelque chose de rare. Pas de lumières crues, pas de sonorités qui vous fracassent les tympans. Juste deux hommes, un silence tendu, et une histoire qui ne demande pas à être comprise — seulement ressentie.
David et Gabriel. Deux frères. L’un a choisi les galeries, les vernissages, les critiques dans les revues. L’autre s’est enfermé dans son atelier, loin des regards, avec seulement la peinture, la cendre, le sang de ses propres mains. Ils ne se parlent plus depuis trois ans. Mais ce soir-là, dans cette cour qui sent le thym et l’humidité du vieux mur, ils se retrouvent — pas pour s’expliquer, mais pour se regarder enfin.
Thibaut Nogara Granier n’écrivait pas un spectacle. Il a creusé une tombe à ciel ouvert, et il y a mis deux âmes qui refusent de reposer.
On ne voit pas grand-chose. Un tabouret renversé. Une toile déchirée, accrochée à un clou rouillé. Des tubes de peinture vides, écrasés comme des coquilles d’escargots après la pluie. Rien qui crie. Rien qui vend. Juste l’espace entre deux silences — et ce silence-là, il a du poids.
C’est ça, la matière grise : ce qu’on ne montre pas, ce qu’on ne dit pas, ce que les galeries appellent « échec » mais que les murs de Perpignan connaissent bien. Ce sont ces gestes oubliés dans l’atelier du père, cette couleur qui n’a jamais été vendue, cette main qui a tremblé en posant le dernier coup de pinceau et qui ne l’a plus jamais relevée.
Ici, à Perpignan, on ne fait pas du théâtre pour faire joli. On le fait parce qu’il reste. Parce que les vieilles rues ont besoin de ces silences-là pour respirer. Les touristes passent, les boutiques ferment tôt, mais la cour Lazerme, elle, garde les traces des pas lourds et des mots non dits.
Je connais cette cour depuis quarante ans. J’y ai vu les marchands de vin échanger leurs caisses en bois, les enfants jouer à la marelle entre deux flaques d’eau après la pluie, les vieilles dames poser leur panier sur le banc avant d’aller à l’église. Aujourd’hui, c’est un spectacle qui s’y installe — mais pas n’importe quel spectacle.
Celui-ci ne cherche pas à vous émerveiller. Il veut juste que vous vous souveniez qu’un homme peut aimer la peinture plus que sa propre voix.
Et ça, ici, on le comprend.
Il n’y aura pas de standing ovation. Pas de selfies. Juste le bruit des chaussures qui quittent la cour, en silence.
Et puis, demain matin, les oiseaux reviendront picorer sur les dalles. Comme si rien ne s’était passé.
Mais vous, vous saurez.
Vous aurez vu deux frères se parler sans mots.
Et vous n’aurez plus jamais la même idée de ce qu’est l’art.
Signe Paul Ferra
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