Tu te souviens de ces années-là ? Où les murs avaient des voix, où les cafés sentaient le tabac froid et la peinture fraîche, où dire « je suis catalan » n’était pas un mot d’ordre — mais une évidence, comme l’odeur du pain au levain qui sort du four à 7 heures du matin.
C’est ce souffle-là que Vicenç Altaió ressuscite dans El somni de la subversió. Pas avec des dates, pas avec des théories lourdes — mais avec des anecdotes, des rires étouffés dans les ateliers clandestins, des soirées qui finissaient à l’aube sous les néons d’un bar de Gràcia, où Barceló ébauchait une toile sur un essuie-tout parce que le papier manquait.
Ce n’est pas un livre d’histoire. C’est un album de famille. Celui des artistes qui ne demandaient pas la permission pour exister. Ceux qui ont fait de l’art une révolte douce, une grève poétique contre le silence. Et si tu as déjà flâné dans les rues de Céret, sous les platanes qui font office de voûtes naturelles, tu sais ce que ça veut dire : ce n’est pas la ville qui est petite — c’est l’âme qui s’étend.
Parce que oui, Vicenç Altaió a vécu ça. Pas en observateur, mais en acteur. Il a tenu les portes des lieux qui n’avaient pas encore de nom — KRTU, Arts Santa Mònica — comme un gardien de rêves. Et quand il parle d’Albert Serrra ou de Joan Brossa, ce n’est pas avec le ton du conservateur. C’est celui du copain qui t’a réveillé à 3 heures du matin pour te dire : « Viens, on a trouvé un mur où la peinture peut parler. »
Et puis il y a Marc Arnal Huguet — architecte, amoureux des maisons d’artistes de Cadaqués, et ce complice qui sait écouter les lignes d’un bâtiment comme on lit une poésie. Ensemble, ils ne racontent pas un passé lointain. Ils le font vibrer.
Ici, à Céret, on ne parle pas d’art comme d’un objet de musée. On le sent. Dans l’ombre des platanes, quand les touristes sont partis et que les locaux s’assoient sur les bancs avec un verre de vin rouge. On le voit dans la façon dont les jeunes artistes du coin viennent encore poser leurs croquis près du musée — comme pour dire : « Je suis là aussi. Et j’ai quelque chose à dire. »
Altaió ne nous donne pas une chronique. Il nous tend un miroir.
Et ce miroir, il reflète bien plus que Barcelone des années 70-80.
Il reflète cette envie — partout dans les Pyrénées-Orientales — de faire de l’art un lieu d’accueil, pas une cathédrale.
Signe Paul Ferra
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